Le Livre de ma Mère

Albert Cohen

Le TEXTE

Pleurer sa mère, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. Soudain, je me rappelle notre arrivée à Marseille. J’avais cinq ans. En descendant du bateau, accroché à la jupe de Maman coiffée d’un canotier orné de cerises, je fus effrayé par les trams, ces voitures qui marchaient toutes seules. Je me rassurai en pensant qu’un cheval devait être caché dedans. Nous ne connaissions personne à Marseille où, de notre île grecque de Corfou, nous avions débarqué comme en rêve, mon père, ma mère et moi, comme en un rêve absurde, un peu bouffon. (...) Peu après notre débarquement, mon père m’avait déposé, épouvanté et ahuri, car je ne savais pas un mot de français, dans une petite école de sœurs catholiques. J’y restais du matin au soir, tandis que mes parents essayaient de gagner leur vie dans ce vaste monde effrayant. Parfois, ils devaient partir si tôt le matin qu’ils n’osaient pas me réveiller. Alors, lorsque le réveil sonnait à sept heures, je découvrais le café au lait entouré de flanelles par ma mère qui avait trouvé le temps, a cinq heures du matin, de me faire un petit dessin rassurant qui remplaçait son baiser et qui était posé contre la tasse. J’en revois de ces dessins : un bateau transportant le petit Albert, minuscule à côté d’un gigantesque nougat tout pour lui; un éléphant appelé Guillaume, transportant sa petite amie, une fourmi qui répondait au doux nom de Nastrine; un petit hippopotame qui ne voulait pas finir sa soupe; un poussin de vague aspect rabbinique qui jouait avec un lion. Ces jours-là, je déjeunais seul, devant la photographie de Maman  qu’elle avait mise aussi près de la tasse pour me tenir compagnie. Je me revois coupant le pain tout en sortant consciencieusement la langue,  ce qui me paraissait indispensable à une coupe nette. Je me rappelle qu’en quittant l’appartement je fermais la porte au lasso. J’avais cinq ou six ans et j’étais de très petite taille. Le pommeau de la porte étant très haut placé, je sortais une ficelle de ma poche, je visais le pommeau en fermant un œil et, lorsque j’avais attrapé la boule de porcelaine, je tirais à moi. Comme mes parents me l’avaient recommandé, je frappais ensuite plusieurs fois contre la porte pour voir si elle était bien fermée. Ce tic m’est resté.
Le Livre de ma Mère, Albert Cohen (1954)

Albert Cohen (1895 – 1981) est diplomate et écrivain. Ses parents, de nationalité grecque, émigrent à Marseille à la suite de persécutions antisémites. En 1914, il fait ses études de droit à Genève et prend la nationalité suisse en 1919. À la mort de sa mère, il publie Le Livre de ma Mère, puis un roman qui le rendra célèbre, Belle du Seigneur (1968).

 

Pour aller plus loin ...

Les Archives de la RTS: dans cette émission de radio de 1954 Albert Cohen nous décrit l'île de son enfance, Corfou...

Bonne écoute!

Entretien avec Albert CohenArtist Name
00:00 / 27:06

La correction

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